La pratique d'armes dans l'enseignement de Saotome Sensei

Mon plus vieux souvenir de Saotome Sensei remonte à son premier stage d'été en France, à Vence en 1986. Il démontrait son quatrième kata de kumi jo, un enchainement simple, précis, fluide, élégant.


Saotome Sensei Aikido Vence 1968
Saotome Sensei lors de son stage à Vence, 1986

Mitsugi Saotome Shihan fait partie de ces Uchi Deshi d'Ô Sensei qui ont complètement intégré le travail d'armes à leur pratique et enseignement.

Tous ceux qui l'ont suivi en France, savent que la place que prenaient les armes dans ses stages était très importante. Le Stage International du Vigan qu'il dirigea jusqu'en 2008, pouvait en comprendre plus de 50% certaines années.

Alors pourquoi une place si prépondérante dans son enseignement alors que de nombreux experts nous disent que la pratique à mains nues se suffit à elle-même ?

Quelles spécificités apporte Saotome Sensei dans une transmission qui se veut généralement traditionnelle ?


Connaître les origines du travail d'armes de Saotome Sensei n'est pas chose aisée, il ne s'est jamais réellement exprimé sur ce sujet. Certains peuvent connaître quelques pistes mais personne n'a de certitude.

Si nous regardons les vidéos de Ô Sensei, la lignée du travail d'armes n'est absolument pas évidente. Puis au détour de quelques discussions, visionnages de vidéos, lecture de livres ou articles, on y voit dans la pratique de Saotome Sensei une inspiration multiple de quelques styles traditionnels : Mizoguchi Ha Itto Ryu, Tenshin Ryu, Yagyu Shingan Ryu, Kashima-Shin Ryu, Nitten Ichi Ryu... Autant de noms d'écoles de sabre qui évoquent bien souvent, pour nous occidentaux, une belle image d'Epinal nippone.

Mais si Saotome Sensei n'a pas voulu transmettre une ligne pure, c'est que le but de son enseignement n'est pas l'étude d'un style ou d'un ryu. D'ailleurs, les différentes générations de ses élèves vous diront toutes que les formes de son travail d'armes ont évolué significativement depuis près de cinquante ans. Au même titre qu'il ne veut pas que ses élèves le copient pour le travail mains nues, Saotome Sensei s'est toujours efforcé de nous transmettre ce qu'il considère les principes de l'Aïkido et non un simple catalogue technique.

Et c'est là sûrement la particularité du travail d'armes de Saotome Sensei : la multiplicité de son inspiration, sa capacité à synthétiser ces styles et la création de formes qui respectent les lois de l'Aïkido.

Créativité... C'est, je pense, le maître-mot de l'enseignement de Saotome Sensei.

Bien souvent dans notre art, l'étude des armes se cantonne au bokken, jo et tanto. Trop limitée pour lui, Saotome Sensei ouvre sur d'autres pratiques : Nitten, deux sabres en main, le shoto à gauche et le bokuto à droite ; le fukuroshinaï pour amener un peu plus de "réalisme" et repousser les limites. Comme anecdote, je me souviens en 1996, lors d'un stage commun avec Yoshio Kuroiwa Shihan, que tout son dojo s'était mis à la canne anglaise, puis au bâton télescopique... Il avait également dirigé un stage à l'académie navale d'Annapolis aux USA, où il avait enseigné des techniques s'apparentant à la baïonnette, ou un cours quasi particulier avec quelques artistes du Cirque du Soleil avec le maniement du Bo...

A chaque fois le but n'est pas de se former dans ces armes, mais de trouver un lien avec les principes fondamentaux de l'Aïkido et de les illustrer sous un nouvel angle pour mieux les appréhender et les comprendre.


Aikido Shobukan Dojo, Washington DC, Aikido
Aikido Shobukan Dojo, Washington DC

Une des choses qui se remarquent en entrant dans l'Aikido Shobukan Dojo, le dojo de Saotome Sensei à Washington D.C., c'est la place et le nombre de bokken sur le mur opposé au kamiza, le shimoza. C'est là qu'on comprend réellement l'importance que peut donner Saotome Sensei à l'enseignement de cette arme.

Il a codifié et transmis plus d'une vingtaine de kata, avec variantes, au bokuto dont une première série de cinq est demandée pour le passage du Shodan et deuxième série de huit pour le Nidan. Les décrire ici serait fastidieux et inapproprié. Mais nous pouvons dire que les cinq premiers ont une fin peu commune : Tori ouvre littéralement la défense d'Uke, puis dans le même mouvement vient au contact avec le kissaki de son sabre sur la base de la gorge d'Uke. Celui-ci menacé, bras ouverts et sabre en main droite, ne doit pas se rendre mais rester attentif, alerte, prêt à réengager si son opposant baisse la garde ou devient trop agressif. Tori maintient un contact "juste", que l'on pourrait apparenter à Musubi et doit pourvoir suivre Uke si celui-ci recule par exemple.

Pas de vainqueur, pas de vaincu, cette série de kata se solde par un statu-quo, un "gentlemen agreement".

Au travers de ces kata, la première série sur shomen, la deuxième sur chudan tsuki, tous les principes d'entrée, de prise de centre, de coupe, de timing, d'engagement, de sincérité, de posture, d'harmonie, de relâchement..., sont bien évidemment enseignés.

Nul besoin de réinventer la roue. Le bokken ne se saisit quasiment que d'une façon sauf pour quelques écoles bien particulières, main droite sous la tsuba, main gauche en bout de tsuka ; l'homme n'est fait que d'une façon, avec deux bras, deux jambes, un tronc et une tête... Donc les combinaisons sont quand même assez limitées de par l'arme. C'est d'ailleurs un des enseignements du sabre, celui de la rigueur. Une coupe précise, une distance adéquate, une lame au tranchant bien dirigée font vite la différence entre un bon pratiquant et un utilisateur occasionnel. Tous les experts nous diront qu'il faut que l'arme fasse partie intégrante de notre corps, notre prolongement naturel. Trouver la liberté dans la rigueur du bokken n'est pas mince affaire.


Je me souviens d'une question qui m'a été posée lors d'un stage "quelle différence y-a-t-il entre le kenjutsu et l'aïkiken ?" J'y avais répondu que, pour moi, étant donné l'arme, techniquement il n'y avait pas de différence. La seule résidait dans les principes qui sont derrière les deux pratiques. Si nous écoutons Morihei Ueshiba, quelle que soit la pratique, elle ne doit pas générer de mort, ni de chaos. Donc l'aïkiken s'inscrit-il dans cette préservation de la vie tel que voulait nous l'enseigner Ô Sensei ? J'aime à le croire.

Saotome Sensei enseigne diverses techniques que l'on pourrait qualifier de "fantôme" ou "d'illusion" dites kasumi, qui se soldent par une mise en échec de l'attaquant sans que son intégrité physique ne soit touchée. Des techniques d'une simplicité effarante mais extrêmement difficiles à exécuter correctement et qui demandent un mental, une concentration et un engagement certains.


Saotome Sensei Jean-Michel Merit Aikido
Saotome Sensei et Jean Michel Merit. Stage Mimizan 1991

Lorsque le pratiquant, déjà aguerri, voudra mettre à l'épreuve sa technique et sa compréhension du sabre, il n'est pas rare qu'il se saisisse d'un fukuroshinaï, identique à ceux de l'école Tenshin Ryu, bambou épais recouvert d'une peau. Cette arme est souvent utilisée par Saotome Sensei soit pour la mise à l'épreuve, soit comme instrument pédagogique pour diminuer les risques de blessures et repousser les limites de la pratique du sabre. Je me souviens d'un randori où nous étions quatre avec Jean-Michel Merit, Gérard Dumont et Claude Seyfried à attaquer Saotome Sensei. Nous avions tous les cinq des shinaï et s'en était suivi une joute qui se solda par la mort (symbolique) des quatre attaquants et quelques bleus bien réels en souvenir... Mais sans shinaï, cet exercice n'aurait pas pu avoir lieu et l'intensité et l'engagement ressentis pendant ces quelques secondes n'auraient pas été vécus. C'est un souvenir qui nourrit encore ma pratique personnelle d'arme, tant l'engagement et l'énergie qu'avait déployés Saotome Sensei avaient été importants et m'avait impressionné.

Enfin, pour illustrer l'utilité de cette arme, il était demandé dans son organisation, en fin de passage de nidan, un randori trois contre un, les trois attaquants munis de shinaï contre tori à mains nues.

Bien souvent le commentaire de Saotome Sensei accompagnant la fin du randori était qu'il fallait savoir mourir pour renaître à un autre grade...

Et puis si un bokken ne vous pose plus de problème, prenez-en donc un deuxième !

C'est une grand particularité de l'enseignement de Saotome Sensei, la pratique et la transmission de ce qu'il appelle le Nitten, en référence à l'école Nitten Ichi Ryu, l'utilisation des deux sabres du samouraï, le katana et wakisashi, qui seront bien évidemment symbolisés par le bokuto et le shoto en bois.


Application du Nitten Ryu de Saotome Sensei. Uke Marc Durupt

Là encore, lorsqu'on demande à Saotome Sensei d'où il tient ces techniques, les réponses les plus évasives sont données. Lui dit que c'est en regardant et mémorisant le travail d'éventail de guerre de Ô Sensei qu'il a recréé ces techniques à deux sabres. Par contre, lorsqu'on visionne des vidéos de l'école Niten Ichi Ryu, la parenté est flagrante dans les postures et les prises de garde.

Encore une fois, l'apprentissage du Nitten chez Saotome Sensei, n'a pas de but purement technique. Mais l'utilisation et la maîtrise des deux sabres demandent une dextérité, que certains appellent également latéralisation du cerveau. Être capable de faire deux choses différentes et indépendantes avec nos deux bras est quelque chose que les pianistes connaissent bien. Nous pouvons également le retrouver dans notre pratique à mains nues comme l'entrée de shomen uchi soto kaiten nage. Une main qui pare le shomen d'uke, une main qui coupe sur le cou, le tout simultané.


Une application en Nitten ryu, comparable aux principes de chudan tsuki irimi nage omote.

Cette pratique atypique est constituée de techniques qu'il faut savoir exécuter spontanément. Nul kata prédéfini mais une liberté d'action après avoir compris les systèmes et principes. Il n'était pas rare que la séance de nitten se finisse sur un randori, un contre plusieurs partenaires, pour trouver cette liberté et spontanéité d'exécution.

Saotome Sensei met souvent l'accent sur la posture physique et l'attitude dans cette pratique. « You have to be awesome », « Vous devez être impressionnant » nous répétait-il pendant les stages. Avoir un dos droit, les épaules relâchées, un bon encrage, un regard perçant, les armes bien orientées... Le moindre détail compte, ce qui demande beaucoup de maîtrise d'exécution et de contrôle de soi.

Pour compléter la panoplie des armes tranchantes, nul besoin de parler du travail de tanto tout à fait classique que nous pratiquons tous dans les dojo.

Dans la série des armes classiques de l'Aïkido, le dernier et non des moindres, le Jo.

Saotome Sensei a codifié six kata (kumi jo) qui sont demandés lors des passages des shodan, nidan et sandan. Ces kata, avec variantes, sont tout à fait classiques par leurs formes et enchainements comparés à d'autres écoles, même si bien entendu il existe des particularités propres à l'enseignement de Saotome Sensei.



Jo aikido Saotome

Sa créativité s'est exprimée avec cette arme en observant les forces de l'ordre antiémeute japonaises. Dix kata, appelés "Patrol kata", cinq sur attaque yokomen, cinq sur tsuki ont été créés. Leur spécificité première est dans la garde, le jo sous l'aisselle droite et tenu par la main droite, les pieds sur la même ligne. Tori est complètement décontracté et disponible face à Uke. Une série de mouvements s'enchaine où le jo permute rapidement de la défense à l'attaque. Saotome Sensei nous dit très souvent qu'en Aïkido, la défense et l'attaque doivent ne faire qu'un seul et même mouvement de la part de Tori. Ces kata illustrent parfaitement ce principe. Je rapprocherais d'ailleurs la pratique du jo de celle du nitten. En effet, cette arme contondante demande beaucoup de dextérité et requiert presque de l'ambidextrie, tous les mouvements doivent être faits de la même façon et avec la même facilité à droite et à gauche. Qui n'a pas remarqué qu'il avait un côté où le mouvement est mieux exécuté que l'autre ? A cause de sa vélocité, de sa structure à la fois simple et aux deux bouts identiques, le jo est un outil formidable de proprioception, de latéralisation et de repérage dans l'espace. Ces qualités ne sont-elles pas requises pour un bon pratiquant d'Aïkido ?

Là encore, Saotome Sensei a créé une myriade d'applications où le jo est utilisé pour enserrer le cou d'Uke et à le projeter tel un irimi nage ; ou bien savoir le faire décoller avec l'aide du pied en le tenant à l'autre bout pour percuter ou ralentir uke dans son attaque ; l'utiliser pour entraver les jambes de l'attaquant et le déstabiliser... Autant d'applications qui confèrent à cette arme simple une efficacité redoutable.


Jo aikido, Stéphane Le Derf, Aikido Club du Baou
Stéphane Le Derf, stage d'armes - Uke Gaël Charles

L'ère des samouraï est non seulement révolue mais complètement hors propos dans notre culture. La pratique des armes dans notre société n'est ni un besoin vital, ni un besoin d'appartenance à une caste. Alors pourquoi passer tant de temps à pratiquer ces quelques armes ? Pourquoi pratiquer l'Aïkido ?

Hormis l'apport technique, à la fois ludique et intéressant pour développer capacités physiques et sensorielles, Saotome Sensei s'efforce, au travers de son travail d'arme divers, varié et créatif, de nous faire comprendre qu'au-delà de la technique, l'Aïkido est principes. Ne faire qu'un, le timing et la distance, la posture et l'attitude, l'attention... Musubi, Ma aï, Shisei, Zanshin. Ces principes sont souvent cités dans nos dojo.

Qu'en est-il du mental, de l'engagement, de l'honneur, de l'honnêteté, de la justesse ? "Ichigo Ichie", nous répète-il souvent. Une chance, une rencontre... Lorsque vous êtes face à un adversaire qui s'apprête à frapper, vous avez une et unique chance de sauver votre vie. Vous ne pouvez pas demander à l'autre de réitérer son attaque parce que vous n'êtes pas prêt ou par sûr de vous. Une frappe, une action. Savoir saisir le moment présent...

Tous ces principes sont extrêmement difficiles à intégrer, surtout pour des adultes pour qui la période d'apprentissage est souvent bien loin. C'est pourquoi le travail d'armes, communément considéré comme fastidieux et mentalement très intense, est là pour renforcer et donner un nouvel angle d'étude à la voie de l'Aï Ki.

Pour aller plus loin : DVD "Swords of Aikido", "Two Swords of Aikido" et "Staff of Aikido" de Saotome Sensei

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